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Politique

Professeur Joël Aïvo au sujet de la 8ème législature : «Le parlement actuel est le dernier symbole du malaise politique béninois»

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Les élections législatives du 28 avril 2019 ne finissent pas de susciter des interrogations et des analyses au regard du climat de crise qu’elles ont engendré et dont les portes de sortie sont toujours recherchées. Dans une interview exclusive accordée à l’hebdomadaire catholique La Croix du Bénin, le Professeur Joël Aïvo pense que « le parlement actuel est le dernier symbole du malaise politique béninois ». Il s’est aussi prononcé sur l’arrêté interministériel portant interdiction de délivrance des actes de l’autorité aux personnes recherchées par la Justice. Pour lui, cet arrêté reste « politiquement inopportun, juridiquement incompatible avec nos textes, et moralement injuste ». Selon Joël Aïvo, c’est une forme de durcissement de la position du Gouvernement et il insiste sur la nécessité d’un dialogue sincère. Lire ci-dessous l’intégralité de l’interview.

La Croix du Bénin : Professeur, les élections législatives ont eu lieu malgré les contestations et la 8e législature est installée. Elle a même reçu les félicitations de quelques chefs d’État étrangers et de certains organismes internationaux alors qu’à l’intérieur du pays, des voix continuent de dénoncer l’illégitimité des députés. Dans ces conditions, que peut faire, selon vous, ce parlement pour aller un peu dans le sens de la légitimité et gagner la sympathie des Béninoises et Béninois ?

Prof. Joël Aïvo : Je ne sais pas si le parlement actuel est capable de faire quelque chose pour gagner la sympathie du peuple béninois. Il me semble plutôt que le mal est profond et presque congénital car les conditions de sa naissance sont douloureuses et dramatiques. Nous en portons encore les séquelles. Ces conditions sont celles d’un recul démocratique. Personne n’en est fier, y compris les bénéficiaires du scrutin du 28 avril 2019. La légalité et la légitimité d’un parlement reposent sur des règles de fond et quelques éléments factuels. Ce n’est donc pas de l’extérieur que leur légitimité peut être établie.

La visite d’un hôte de marque, la reconnaissance par un président d’Assemblée d’un pays voisin, la participation de ces députés aux travaux d’un parlement régional, ne remplaceront pas l’onction nécessaire du peuple béninois à ses représentants. Pour comprendre ce qui se joue depuis le 28 avril, il faut au préalable se demander, d’abord, si le choix des députés actuels repose sur une adhésion populaire des Béninois et si, ensuite, ce parlement est, comme depuis 1991, un parlement de compromis où on trouve l’essentiel des opinions et des partis politiques.

Ma réponse est claire. Le parlement actuel est le dernier symbole du malaise politique béninois. Il incarne, comme le nez au milieu de la figure, l’exclusion d’une partie de notre peuple et la division du pays. Depuis le 28 avril 2019, un seul groupe politique s’est emparé de notre parlement et ça biaise tout le jeu démocratique qui doit être articulé autour de la dialectique mouvance présidentielle/opposition. Tout est désormais mouvance et plus rien n’est opposition au sein de nos institutions.

Regardez le 1er août qui est notre fête nationale, celle qui nous rassemble tous derrière le drapeau, au-delà de nos clivages et de nos divergences politiques. La célébration du 1er août dernier n’a réuni autour du chef de l’État, qu’une partie du pays. Et pourtant, le 1er août 2016, Patrice Talon avait le pays, tout le pays, les 2 anciens chefs d’États en vie, toute l’opposition et toute la mouvance réunis derrière lui. En 2019, cette union sacrée s’est évaporée. Même l’unité symbolique s’est fracturée. Aujourd’hui, dans toutes les institutions, ce sont les mêmes. Où est la diversité, où est le compromis ? Où est la complémentarité qui fait notre unité ? Regardez l’Assemblée nationale, où est l’opposition ? Regardez le Cos Lépi, où est l’opposition ? Regardez la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (Haac), où est la diversité ? La Commission électorale nationale autonome (Céna) n’y échappera pas.

Et c’est d’ailleurs, ce qui fait que certains considèrent cette Assemblée comme l’institution par laquelle le mal s’est aggravé. C’est tout cela, en plus de l’âme de nos compatriotes tombés sous les balles de notre armée, qui hante le Palais des gouverneurs à Porto-Novo et qui risque de poursuivre ce Parlement jusqu’au jour où on trouvera dans notre génie, une solution consensuelle, qui apaise les cœurs et panse nos blessures.

 Professeur, récemment, le 22 juillet dernier, un arrêté interministériel portant interdiction de délivrance des actes de l’autorité aux personnes recherchées par la Justice en République du Bénin a été rendu public par le ministre Garde des Sceaux et le ministre de l’Intérieur. Comment analysez-vous politiquement et juridiquement une telle décision ?

J’ai trouvé que cet arrêté interministériel intervient dans un contexte tendu. N’ayons pas peur des mots, notre pays est désormais un pays divisé contre lui-même. Le Bénin de 2017 jusqu’à ce jour est un pays de méfiance et de défiance. C’est pourquoi cet arrêté est un acte forcément malheureux. Il ne participe pas des efforts qui sont initiés de part et d’autre dans le pays pour recoller les morceaux. Pour être clair, je dirai que l’arrêté interministériel dont vous parlez est politiquement inopportun, juridiquement incompatible avec nos textes, et moralement injuste. Depuis la signature de cet arrêté interministériel, je n’ai rencontré personne qui pense que cet acte était nécessaire et qu’il milite en faveur de la protection des droits de l’homme. Quoi qu’on dise, les personnes visées sont des compatriotes. Ce sont nos frères et sœurs qui ont des droits, quel que soit ce que leur reproche le gouvernement. Cela peut arriver à n’importe lequel d’entre nous d’être soupçonné, d’être recherché, d’être poursuivi à tort ou à raison pour quelque motif que ce soit. Mais est-ce pour autant qu’il faille priver ces personnes des actes essentiels dont elles ont besoin pour leur vie et leur sécurité ?

Au-delà de l’argument juridique, il y a un mot dans notre devise que nous ne faisons pas vivre suffisamment : c’est la fraternité. Nous ne vivons pas suffisamment cette vertu, nous ne la traduisons pas assez dans la gouvernance de notre pays. Et pourtant, si le mot « fraternité » a été choisi dans la devise du Bénin, ce n’est pas par un hasard. Soyons donc fraternels les uns envers les autres. Que la rivalité inéluctable en politique ne nous fasse pas perdre de vue que nous appartenons tous à un même pays et que ceux qui sont aujourd’hui traqués, peuvent, par la volonté du peuple souverain, seul propriétaire du pouvoir d’État, avoir demain le destin du pays dans leurs mains. Que les enjeux du pouvoir ne nous imposent jamais une bataille féroce et sans pitié. Nous n’y gagnerons rien, au contraire nous exposons notre pays à l’insécurité permanente.

 Quelles sont, selon vous, les implications d’une telle décision par rapport au dialogue politique auquel sont invités depuis un moment les acteurs politiques ?

Il est clair que la prise de cet arrêté ne va pas dans le bon sens. C’est une forme de durcissement de la position du Gouvernement. J’ai parlé à des personnes pourtant prédisposées à rechercher des voies d’apaisement. Elles ont malheureusement le sentiment que nous sommes dans un marché de dupes. Donc, cet arrêté intervient au moment où des efforts sont faits par des autorités morales et des personnes de bonne volonté qui souhaitent que le pays retrouve sa réputation de paix, sa sérénité et son calme. Depuis que cet arrêté a été pris, il semble que les chances de pouvoir poursuivre les voies de dialogue et de la concorde s’amenuisent. Cependant, ce n’est pas une raison pour relâcher nos efforts parce que nous n’avons aucune autre perspective, en dehors du dialogue et du consensus. Nous sommes alors condamnés à nous ressourcer et à nous remémorer du mémorable « Plus jamais ça » de la Conférence nationale. Nous devons nous inspirer de ce qui a fait le génie de notre pays au moment où il était au bord du précipice. Nous avons été capables de nous parler, de nous pardonner et de nous mettre au-dessus de la mêlée pour trouver le chemin du renouveau. Trente ans après, on se rend compte que nous avons fait beaucoup de choses grâce à ce consensus. Retrouvons-le donc.

Aujourd’hui, le principal chantier de notre pays est de rassembler les Béninois et d’apaiser le pays. Au point où on est arrivé et vu les menaces qui pèsent sur le pays, l’apaisement est aujourd’hui plus urgent que l’asphaltage voire le Programme d’action du gouvernement (Pag) lui-même. Je plaide de toutes mes forces pour que ceux qui s’opposent à l’injustice et à la violence se donnent la main pour ramener la paix dans notre pays.. Si vous voulez la justice, si vous tenez à la liberté, à la paix, à l’unité et à la cohésion du pays, trouvez parmi nos compatriotes ceux qui défendent les mêmes valeurs pour qu’ensemble nous évitions qu’un cycle de vengeance et de règlement de comptes ne s’ouvre dans notre pays.

Pour finir, la crise qui secoue le Bénin depuis un moment, comme toute crise, est humaine. Maintenant, comment voyez-vous la sortie d’une telle situation ?

Nous avons une chance extraordinaire. Le pays n’a pas encore basculé dans le chaos. Une fois encore, je vous répète que le Bénin est divisé. L’unité de toutes les régions du pays est en souffrance. Il y a une bonne partie de nos compatriotes qui ne se sentent pas en sécurité. Ils sont traqués, en prison ou en exil de force ou de gré. Enfin, certains craignent tous les jours qu’un matin, ils soient arrêtés pour une raison ou pour une autre. Trop de familles vivent dans la souffrance. Par ailleurs, l’image du pays est détériorée par le fait que désormais se multiplient partout à l’étranger des Béninois exilés, des Béninois en prison pour des raisons politiques et d’autres fuyants des procédures judiciaires ciblées. Je pense qu’il est de l’intérêt, du devoir et de la responsabilité du Gouvernement de travailler à réinstaurer dans le pays un climat de paix et de confiance.

Ce que nous faisons prépare le lit à un cycle de vengeance et de règlement de comptes. Nous y perdrons tout. Le Gouvernement doit  trouver dans le pays les personnes dont les voix sont crédibles, par exemple s’appuyer sur le clergé catholique pour ressouder le pays. Les problèmes d’aujourd’hui sont infiniment moindres par rapport aux problèmes que nous avions eus à la fin du Prpb. Si nous avons été capables de trouver la voie pacifique de nous parler entre 1989 et 1990, je ne vois aucune raison pour que nous ne soyions pas capables aujourd’hui de nous asseoir pour nous parler. La bataille politique est inévitable, mais j’en appelle au dégel et à la décrispation politique. Nos frères et sœurs qui sont dehors doivent rentrer, ceux qui sont en prison doivent sortir. Et tous devront prendre part, chacun dans son domaine, au développement de notre pays. Si le Gouvernement le veut, on le fera dès demain. Mais s’il ne se décide pas à le faire tout de suite, nous perdrons du temps. Ce qui est sûr, on finira par le faire, tôt ou tard, car le pays ne jettera pas ses enfants contraints à l’exil ou mis en prison. Le salut est dans l’apaisement.

Ainsi, ensemble, nous allons recréer pour les 30 prochaines années, un nouveau consensus autour de la démocratie. Nous allons définir un nouveau pacte social et redéfinir les lignes rouges qu’aucun Gouvernement ne doit plus franchir.

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