Oops! It appears that you have disabled your Javascript. In order for you to see this page as it is meant to appear, we ask that you please re-enable your Javascript!
Connectez-vous

Chronique

Violences xénophobes de septembre 2019 en Afrique du Sud : 20 Years Later I Remember Teddy

Publié

le

Les récentes violences xénophobes en Afrique du Sud ont ravivé un souvenir saisissant dans mon esprit. Non pas celui de Nelson Mandela le 11 février 1990 marchant avec Winnie Mandela à sa sortie de prison, souriant, le poing levé en signe victoire. Ni son discours d’investiture du 10 mai 1994 où il annonçait la naissance d’une « nation arc-en-ciel, en paix avec elle-même et avec le monde. » Non, ces violences n’ont pas ravivé les souvenirs de la lutte noble et pourquoi ne pas le dire glorieuse des noirssud-africains pour simplement exister, dans leurs territoires, selon leurs volontés, eux que le système d’apartheid, summum, perfectionnement, parachèvement du racisme que la colonisation européenne a mis en place en Afrique. La voix qui hurle : « à bas les étrangers ! » On pille leurs boutiques. On brûle leurs voitures. On les tabasse. On les tue. Une haine sans nom s’abat sur ceux qui ont cru au miracle sud-africain et y sont venus contribuer. Comme eux, mon ami Teddy Moukala était parti en Afrique du Sud en 1999. C’est à Teddy que j’ai pensé, à Teddy Moukala. Et j’ai été triste, parce que l’Afrique du Sud l’a emporté dans sa violence délétère. C’était en 2000, à l’aube du nouveau millénaire.

Teddy Moukala a.k.a Scottie Pippen, le gars qui aimait le basket et les belles fringues

À l’heure où ceux de ma génération rêvaient de poursuivre leurs études en Occident, Teddy, lui, avait opté pour l’Afrique du Sud. Il ne m’expliqua jamais son choix. Était-ce parce que ce pays s’ouvrait au monde ? Était-ce à cause de Mandela ? Je ne le saurais jamais. Toujours est-il queTeddy s’était emballé pour l’Afrique du Sud. Ah ! Teddy, un garçon fringant, filiforme, qui aimait le basket-ball. On l’appelait d’ailleurs Pippen, en référence à Scottie Pippen l’ailier des Chicago Bulls de la grande époque, le compagnon du sublime Michael Jordan. Il aimait aussi les belles fringues. Oui, il aimait vraiment les belles fringues. Il connaissait les bons coins de friperie à Douala où il sortait des articles de qualité. Premier choix. Et c’est justement à cause d’une veste en cuir noire que Teddy est mort. Je l’imagine dans cette veste, dévalant de son pas fluide et assuré une rue de Johannesburg. On nous a rapporté qu’un toxico, poignard à la main, a déboulé de nulle part et lui a demandé de l’ôter. Teddy a refusé. Son agresseur lui a alors enfoncé la lame dans le ventre. En s’effondrant, Teddy a dû penser à sa mère qui s’était saignée pour qu’il se rende en Afrique du Sud. Il s’est peut-être souvenu de cette dernière soirée où nous avions sillonné les bars de Douala comme à notre habitude, parlant de philosophie, de politique, essayant de percer à jour notre condition d’adolescents nés dans une tyrannie avec tout ce que cela implique sur notre destin. Il s’est peut-être remémoré mesultimes paroles : « tu es vraiment un bon gars, Teddy. Tu mérites de réussir dans ce pays où tu vas réaliser ton rêve de devenir ingénieur en télécommunications. » Les mains de Teddy ont dû se joindre autour du manche et il s’en est allé devant la foule ahurie. Ironie du sort, le toxico s’est enfui sans prendre la vestequ’il convoitait.

En voyant les images du déchaînementde la violence xénophobe à Johannesburg, Prétoria, au mois de septembre 2019, j’ai pensé à Teddy et j’ai eu les larmes aux yeux. Alors, je me suis posé la question que j’évitais depuis 2000 : pourquoi le pays de Nelson Mandela a-t-il arraché la vie de mon ami ?

Château et originede la violence

L’Afrique du Sud a été façonnée par l’idéologie raciste, issue de la rencontre ratée entre une Europe qui sortait de la féodalité et le reste du monde. Comme un système prônant la domination de quelques-uns sur la multitude. Cette domination se fonde sur une rationalité, un droit, dont le but est d’assurer la circulation des biens au profit des Européens. Les autres étant relégués à la misère la plus crasse. La société est alors conçue à l’image d’un domaine où les seigneurs sont retranchés dans leur château et leurs serviteurs croupissent dans le dénuement. La violence ici commence par la mise en servitude et la ponction effectuée sur la richesse produite. Elle se poursuit dans les efforts considérables pour protéger le château de la masse. Ah ! le château, lieu de toutes les concentrations. Le château, centre névralgique du pouvoir, est aussi perçu comme un coffre-fort.

À cette violence initiale, répond désormais la violence des démunis. L’insécurité règne pour tous. Les dépossédés entrent souvent dans le château pour servir les seigneurs. À la tombée de la nuit, ils retournent dans leurs baraquements. Ils ressentent la fragilité de leurs existences. Ils connaissent le fossé qui les sépare des autres. Parfois ils rêvent. Ils se rêvent en châtelains. Ils rêvent aussi d’un raid, d’une attaque, d’une incursiondans le château, ce coffre-fort où les richesses sont accumulées. Ils s’installent illégalement sur des terres en friche, à proximité des fermes. Despaysans blancs sont agressés. Des villas cambriolées. L’insécurité est à son paroxysme. Ceux qui possèdent tout ont peur de ceux qui ne possèdent rien. Le taux de criminalité est vertigineux. On se drogue pour taire la révolte qui bouillonne dans son ventre, sinon pour trouver le courage de passer à l’acte. Piller. Piller à son tour.

C’est dans cette société structurellement inégalitaire que se produisent régulièrement des violences contre les étrangers.

La fabrique de l’étranger : la place par rapportau château

L’Afrique du Sud est la première économie d’Afrique et fait partie des BRICS, un clubde puissances dites émergentes. L’enrichissement du pays s’est réalisé grâce aux migrations européennes, africaines et asiatiques qui s’y sont succédé.

En application de l’idéologie raciste, notamment dans son volet ségrégationniste, le territoire fut découpé en zones regroupant les populations selonleur origine ethnique. On parlait de bantoustans. Des états fantoches. Avec des apparences de gouvernement et d’administration. La main-d’œuvre avait besoin d’un permis pour accéder auxespacescontrôlés par lesEuropéens où avaient été concentrées les ressources découvertes. De fait, dès qu’on sortait de sa réserve on devenait un « étranger » au même titre que les saisonniers issus des pays voisinstels que le Zimbabwé, le Mozambique.

Le recours aux« étrangers » avait pour but de limiter le poids des « indigènes » dans l’appareil productif. Année après année, des hommes venus d’ailleurs ont travaillé dans les mines d’or et de diamant, dans les plantations et les projets d’infrastructure, sachant certainement qu’au même titre que les « indigènes » ils ne bénéficieront jamais de la nationalité sud-africaine réservée aux Blancs.

Avec l’abolition de l’apartheid, la notion d’étranger a été légalement redéfinie. Elle ne concerne désormais que des personnes durablement installées hors du sol de la nouvelle République sud-africaine. Les « indigènes », considérés comme les occupants originels deviennent sud-africains. Toutefois, la mise en concurrence des populations a laissé des traces. Le subsaharien est toujourscatégorisé, on le met à distance, même quand il est établi de longue date dans le pays ou en a acquis la citoyenneté.

La manipulation de l’immigration : l’étranger comme boucémissaire

De raciale, la discrimination est de plus en plus sociale, basée sur le niveau de formation et de revenu. La répartition du capital n’a pas fondamentalement muté. De même, la pauvreté est concentrée dans la population noire. L’état sud-africain a toutes les difficultés de contenter les laissés-pour-compte, ceux qui frappent désespérément à la porte du château. Pourtant, cette situation n’a pas dégradé l’attractivité du pays auprès des Africains.

Selon les sources, le nombre d’immigrés illégaux oscille entre 2 et 12 millions. Pour une population totale à 55 millions d’habitants en 2016, leur proportionvarierait donc de 4 % à 22 %. Une telle amplitude ne peut se comprendre que par la manipulation délibérée des statistiques. Les acteurs voulant, pour diverses raisons, soit minimiser le phénomène soit l’exagérer. La conséquence est l’exacerbation du sentiment anti-étranger dans les couches défavorisées.

Fondation d’une nation vs intégration régionale et continentale

Comme de nombreux pays africains fabriqués de toutes pièces pour les besoins de leur exploitation, l’Afrique du Sud est confrontée à un défi majeur, celui de la fondation d’une nation, un défi qui se concilie difficilement avec l’intégration régionale, voire continentale. Il ne s’agit pas de préconiser l’isolement, mais un rapprochement graduel des économies sur la base de projets ou par secteurs. De plus, des dispositifs respectueux des droits des personnes dans le contexte de la migration doivent être adoptés, sans quoi celle-ci sera toujours perçue comme un risque de déstabilisation et sera jugulée par la violence ou l’arbitraire. Cela est d’autant plus urgent que les Africains se déplacent de façon préférentielle à l’intérieur du continent, et que les mouvements humains iront de pair avec l’accroissement de la population.

La voix qui hurle, comme sortie du ventre ténébreux de la haine : « à bas les étrangers ! » C’était à Johannesburg, septembre 2019. Alors, je me suis souvenu de mon ami Teddy Moukala, tué 20 ans plus tôt au pays de Nelson Mandela pour une veste en cuir.

Continuer la lecture
Advertisement
Cliquez pour commenter

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *