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Chronique

Sommet Russie-Afrique : un vent nouveau se lève-t-il ?

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Du 22 au 24 octobre 2019, la station balnéaire huppée de Sotchi, sur les bords de la mer Noire, a accueilli en grande pompe le premier sommet Russie-Afrique. Après les désormais traditionnellesrencontres France-Afrique,Chine-Afrique, la Russie à son tour courtise le continent.

Un premier sommet réussi

Avec plus de 40 chefs d’État présents, des délégations gouvernementales, des organisations multilatérales comme l’Union africaine, des leaders d’opinion, des entrepreneurs sociaux et économiques, cette rencontre fut, de l’aveu même des convives, un franc succès. Et pour cause ! Il n’y avait pas dans les rues des mouvements de protestation contre les violences innommables que les nombreux tyrans à la tête des pays africains infligent à leurs populations. Non, la ville de Sotchi était un véritable camp retranché, imperméabilisé par les forces de sécurité.

Lesconditions d’accueil et d’hébergementétaient si bonnes que certains participants dans le souci de rééquilibrer les rapports avec les anciennes puissances coloniales ont dénoncé la mainmise de celles-ci sur leurs appareils productifs. Sotchi s’était soudain transformé en une tribune où les Africains faisaient le bilan sans complaisance de 60 ans d’indépendance. Chose curieuse,puisque les Russes ne peuvent se livrer au même exercice sur leur pays.

L’hôte du sommet a adopté une attitude qui, en apparence, ne pouvait que plaire aux dirigeants africains : celle d’une relation gagnant-gagnant, suivant l’exemple de la Chine qui, grâce à cette approche a effectué une pénétration spectaculaire sur le continent, une pénétration, il faut le dire, non maîtrisée par les Africains, au point où elle suscite de plus en plus de protestations.

Au soir du 24 octobre, tous les décideurs ou presque étaient satisfaits des contrats commerciaux et militaires signés.Mais, bien entendu, seules les retombées concrètes et surtout la continuité permettraient d’apprécier à sa juste valeur l’élan initié à Sotchi. Vladimir Poutine que l’on appelle en Occident le « tsar » fait du charme à l’Afrique. Mais, comme la Chine, la Russie n’est pas à sa première incursion sur le continent africain. Petit retour en arrière.

Au bon vieux temps du communisme

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la planète était partagéeentre les blocs communiste et capitaliste. Chacun essayant de conserver et surtout d’étendre ses zones d’influence. Dans cette perspective, l’ex-URSS, anticolonialiste comme les États-Unis tout en déployant une politique de puissance, a soutenu diplomatiquement et militairement les mouvements indépendantistes en Angola, au Mozambique, en Namibie, en Somalie, pour ne citer que ces cas. Cette approche était inspirée par Lénine qui, dans L’impérialisme dernière étape du capitalisme postulait que le colonialisme est intrinsèquement lié au développement du capitalisme, et que les nations qui en profitaient s’effondreraient si elles étaient dépossédées de leurs colonies.

Dans certains pays comme le Bénin et le Congo-Brazzaville, on a assisté à l’accession au pouvoir de partis se revendiquant du communisme. L’intelligentsia était baignée dans les idées marxistes qui étaient perçues comme progressistes. On se souvient des écrits de Lamine Senghor, de James La Guma, pour ne citer que ces cas illustres.

Fin de la guerre froide : vers un monde multipolaire ?

L’effondrement dramatique de l’URSS et son éclatement ont poussé la Russie à réduire sa projection extérieure. Comptant d’abord sur les investissements occidentaux pour relever et adapter son économie aux standards capitalistes, elle s’en est éloignée avec la perte progressivede ses zones d’influence régionales, dont le point culminant futla criseukrainienne et l’annexion de la Crimée. Grâce à la manne pétrolière et gazière, elle souhaite reconquérir une position prépondérante, quitte à défendre ses intérêts de façon unilatérale.

Sous la présidence de Vladimir Poutine, la Russie conduit une politique de puissance. Son exclusion du G7 la pousse naturellement vers les BRICS qui œuvrent pour un monde multipolaire, visant à réduire l’appétit de l’ogre américain ou du bouledogue français. C’est dans cette optique que la Russie fait son retour en Afrique. Quel a été le tournant décisif ?

Le tournant Kahdafi

En 2011, une coalition internationale menée par la France et la Grande-Bretagne sous l’égide de l’ONU a pour rôle de faire respecter une zone d’exclusion aérienne afin de protéger les insurgés de la Cyrénaïque. Mais, la mission tourne à la destitution du tyran Mouammar Kadhafi dont le convoi sera attaqué par un tir d’avion, facilitant son lynchagedans sa ville natale de Syrte.

Une crise diplomatique s’ouvre entre la Russie et les forces de l’OTAN. Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères déclare : « Si l’Occident présente la Libye comme un exemple à suivre à l’avenir, cela va enflammer des peuples. » Il veut par là dire que les grandes puissances ne peuvent outrepasser un mandat de l’ONU etrenverserles dirigeants qui ne leur plaisent pas. Cette nouvelle approche conduira à l’intervention russe en Syrie et en Centrafrique.

La position russe se construit en opposition àl’unilatéralisme occidental, en vue d’établir le pays comme un acteur majeur de la sécurité mondiale. Est-ce une bonne nouvelle pour l’Afrique confrontée aux traditionnelsconflits tribaux et au terrorisme ?

Capitalisme et guerre : une affaire de contrepoids

L’expansion mondiale du capitalisme à la fin du 15e siècle nous apprend que le développement des échanges va de pair avec l’accroissement de la capacité militaire. Elle constitue ce qu’on peut appeler le contrepoids. Elle permet d’assurer les approvisionnements par le contrôle des routes commerciales et surtout d’en tirer un meilleur avantage. En effet, la nature de la discussion change lorsqu’une partie sait que l’autre a déployédes bâtiments de guerre sur ses côtes prêts à faire feu au premier accroc.

Cette globalisation du capitalisme ouvre une nouvelle ère que les acteurs, Chine et Russie comprises,ne peuvent éluder. Malgré larelationgagnant-gagnant proposée à l’Afrique, la Chine et la Russie accroissent leur capacité militaire dans le but de sécuriser leur position. Deux faits majeurs sont ici à observer : 1) l’intervention russe en Syrie qui est à la confluence de projets d’oléoducs qui rendraient l’Europe de l’Ouest moins dépendante des approvisionnements russes 2) l’appétit de la Chine en mer de Chine et son souci de contrôler cette route maritime en lieu et place des États-Unis.

Sans présager des intentions de ces acteurs sur le continent africain, la relation avec ces derniers ne devrait pas uniquement reposer sur des promesses. Les Africains doivent se rappeler qu’elles ont adopté le capitalisme. De ce fait, la définition d’une nouvelle stratégie est nécessaire.

Nouvelle position stratégique pour l’Afrique

De la même manière que l’Afrique a accueilli à bras ouverts la Chine pour accéder à des produits manufacturés à bas coût et aux infrastructures, elle voit en la Russie un allié dans les domainesde l’énergie et surtout de la sécurité. Ce dernier secteur est crucial,en raison des activités terroristes dites islamistes en Afrique centrale et de l’ouest. On entend des voix comme celle du célèbre chanteur malien Salif Keïta accuser la France de soutenir les djihadistes. L’incursion russe en Centrafrique a convaincu l’opinion que la Russie est un meilleur partenaire pour le maintien de la paix. En acceptant la main tendue de Vladimir Poutine, l’objectif avoué des pays africains est de contrebalancer le poids de l’Occident. C’est une stratégie pragmatique. Mais, il ne faut pas oublier qu’elle a déjà été expérimentée au sortir de la seconde guerre mondiale à travers notamment le non-alignement. Il semble qu’une nouvelle approche devrait être amorcée : celle de la constitution d’un contrepoids pour préserver sa liberté.

Le contrepoids est ici la capacité militaire. L’Afrique ne devrait pas attendre de la Russie la livraison d’armes légères. Au contraire, le test de la relation avec le pays de Vladimir Poutine serait sa volontéde fournir des équipements stratégiques. En effet, le soutien russe pour une réforme du conseil de sécurité de l’ONU avec une place permanente pour l’Afrique ne prendrait tout son sens que si le continent disposait d’un arsenallui permettant au moins de régler ses conflits. Dans le cas contraire, ce partenariat serait juste un leurre.

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