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Chronique

Les vœux de Timba Bema à la relève littéraire africaine

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À l’aube de la nouvelle année, j’ai une pensée pour vous, adolescents, adultes et séniors, qui avez répondu à l’appel pressant de la littérature. Alors que d’autres se souhaitaient la bonne santé, la rencontre ou la reconquête d’un amour, le gain d’une somme d’argent qui les mettrait définitivement à l’abri du besoin et préserverait leurs corps de la dureté du travail, vous avez décidé de devenir écrivain. C’est que vous êtes mû par l’envie irrépressible de raconter, raconter des histoires de vos semblables à vos semblables, cette circulation de l’expérience qui forge l’humanité. La scène n’est forcément pas spectaculaire. Pas de roulement de tambours, de cymbales. Pas de crépitement de flashs, de spots lumineux. Pas de voix d’impresario pour tenir l’auditoire en haleine. A-t-on jamais vu quelqu’un se hisser sur le toit d’un immeuble et crier à la foule de passants : je vais devenir écrivain ? Bien sûr que non. A-t-on déjà vu, même dans les réseaux sociaux un impétrant ouvrir au monde son désir ? Je crois bien que non. Devenir écrivain est une promesse timide que l’on se fait à soi-même, que l’on ose à peine se murmurer dans le noir de sa chambre. C’est que le cœur perçoit déjà le défi posé par cette ambition. Dans le même temps, si vous vous êtes fait cette promesse, c’est parce que vous brûlez du feu de la passion. Ah ! la passion.

La passion

Rien de grand n’est possible sans passion, ce feu qui brûle nos entrailles et nous pousse à donner le meilleur de nous-mêmes, je veux dire cette part géniale de notre être que nous ignorons souvent et qui se découvre dans les saisons d’incertitude. Je pense au pharaon Djéser qui le premier, fit construire une pyramide, la fameuse pyramide à degrés de Saqarrah. L’étude de cet édifice montre que la visée de son architecte, Imhotep, s’est élargie à mesure que la construction avançait, à mesure que des défis techniques étaient relevés. C’est ainsi que je vois la passion : l’application à faire quelque chose de grand, quelque chose qui nous dépasse, c’est-à-dire qui témoignera de nous, qui témoignera pour nous, longtemps après nous. Il ne s’agit pas ici d’égo, d’égo démesuré. J’entends souvent dire qu’un écrivain doit avoir un égo démesuré. Je crois que c’est par ignorance sinon par mimétisme que certains s’expriment ainsi. L’écrivain doit non pas avoir un égo démesuré, mais être animé d’une grande passion. Celle justement de laisser un témoignage fort à ses semblables, témoignage qui leur rappellera, chaque fois qu’ils s’y confronteront, ce miracle fabuleux qu’est l’émergence de la conscience au milieu de la matière. Toutefois, gardez bien en vue que le carburant de la passion est la curiosité.

La curiosité

Soyez curieux, attentifs à ce qui se dit, à ce qui se fait, quelles que soient les opinions exprimées. Pour un écrivain, la première des curiosités est de lire. Lisez tout ce qui vous tombe sous la main. Dévorez les lignes. Il faut parfois lire mille lignes pour en écrire une. Lisez, encore et encore. Mais surtout, questionnez ce que vous lisez. Dépecez ! Écartelez ! Éviscérez ! Démembrez ! Comme le médecin légiste ouvre un cadavre pour découvrir la cause de la mort. Entrez dans la fabrique intime des textes que vous lisez.
J’entends souvent dire que les livres sont chers, qu’ils sont peu accessibles, etc. Cela fait partie du contexte à partir duquel vous devez créer : le créateur fait sans, pour ne pas dire avec ce qui est à la portée de sa main.

Le contexte

Vous écrivez à partir d’un endroit, une localité du monde. Un écrivain n’est pas un errant, un oiseau migrateur. Si d’aventure il est hors du sol, c’est pour mieux l’habiter en imagination. Il est un individu ancré dans une terre, qui en a une connaissance intime. Vous écrivez donc à partir de quelque part en Afrique, ce qui signifie que vous ne pouvez pas écrire comme on écrit autre part. Pourquoi ? D’abord, parce que votre continent a son histoire. Dans une période récente, il a été défiguré par le pillage, il est un gigantesque terrain de ponction, doublé d’une plantation dont vous ne mangez pas les meilleurs fruits, sinon ceux dont le calibre ne répond pas aux normes.
Votre contexte vous pousse donc à être suspicieux, suspicieux de tout ce que vous recevez, puisque la plupart des discours, conscients ou inconscients, n’ont pour finalité que la perpétuation de l’entreprise de pillage. Mettez à distance les discours ambiants, les discours dominants. Regardez ce qui est acculé dans les coins d’ombre, remisé dans la solitude des greniers. Cherchez dans la langue votre langue, celle qui vous permettra de dire la localité d’où vous écrivez. L’universalité n’est assurément pas une position de départ, mais la conséquence d’une démarche qui n’est pas aveuglée par sa propre vérité.

La langue

Vous avez choisi de dire le monde, votre monde avec les mots. C’est une ambition noble dont les répercussions dépassent votre propre personne. Ne vous laissez pas intimider par ceux-ci. Au contraire, habitez la langue tels que vous êtes, trouvez à l’intérieur de celle-ci votre voix singulière et laissez-la grandir puis fleurir de ses mille couleurs de feu.
Votre contexte est bien celui du multilinguisme, de la diversité, de la circulation : les langues africaines cohabitent tant bien que mal avec les langues d’ailleurs. Vous utilisez couramment deux langues voire plus, selon le lieu où vous vous trouvez et les personnes avec qui vous échangez. Sachez que vous n’êtes pas obligés d’écrire dans une seule langue, en l’occurrence le français. Cette langue n’exprime et n’exprimera qu’un aspect de votre personnalité, puisque la personnalité de l’écrivain change selon la langue qu’il utilise. Sentez-vous libres, comme des poissons, de circuler entre vos langues, selon les besoins de votre création. Oui, la liberté est le trésor de l’écrivain.

La liberté

Ancrez votre écriture dans la liberté. Soyez des hommes et des femmes libres. Ne vous laissez pas corrompre par la nécessité, encore moins par la facilité. La liberté est comme ce marteau qui est inutile quand on ne s’en sert pas. Alors, saisissez-vous de lui et abattez les murs de ces maisons rassurantes, mais ô combien nocives dans lesquelles on vous enferme ! Saisissez-vous de ce marteau et détruisez ce chemin droit, pavé et borné sur lequel on presse vos pas. À ces chemins droits, connus d’avance, préférez les labyrinthes, les pistes, les chemins de brousse que l’herbe recouvre après la pluie. Car, il est vrai qu’on ne trouve vraiment que si l’on accepte de se perdre. L’écrivain libre est comme ce randonneur qui veut atteindre le sommet de la montagne et coupe par le bois où il espère croiser un papillon ou une gazelle. La beauté se niche bien souvent dans les détours. Elle nous tombe littéralement dessus : par surprise. N’ayez donc pas peur de vous éloigner des sentiers battus, des idées ressassées avec le même sérieux que l’on professe les évangiles. Forcément, le salaire de l’écrivain libre est la difficulté. Elle est un frein pour celui qui n’est pas fermement installé dans ses convictions, et un carburant puissant qui propulsera vers la gloire celui qui ne perd pas de vue sa destination.

La persévérance

N’abdiquez pas ! Si la porte du royaume vous est fermée, passez par la fenêtre. Si la fenêtre est barricadée, montez sur le toit. Si le toit lui aussi est condamné, creusez le sol de vos ongles pour y accéder. Ici, la littérature rejoint la vie. Pourquoi finalement être debout si tout nous pousse à nous coucher ? Pourquoi faire, puisque fatalement ce qui est fait sera défait ? Pourquoi être, plutôt que ne pas être ? Elle est, la littérature, ce mouvement vers le haut, contre l’enfouissement, l’abandon, l’oubli. C’est pour cela que la tâche de l’écrivain est difficile, car, en plus de se dresser contre les limites de son corps et de son esprit, il doit affronter de nombreux autres tiraillés par la peur du message qu’il porte. Sans la persévérance, il sera emporté par les flots et, lorsque sa chair aura ramolli et ses cheveux blanchis, il regrettera d’avoir baissé les bras, de ne pas avoir obéi à cette voix qui grondait au creux de son oreille, alors que le réveil sonnait la quatrième heure du jour : il est temps de te lever pour écrire.

Les lucioles

Sachez que de nombreux soleils qui brillent sur vos têtes, des soleils que vous regardez avec admiration, nourrissant l’envie de vous hisser à leur hauteur, sont en fait de tristes lucioles qui scintillent au ras de l’herbe, des lucioles que vos lumières irradiantes et pures éteindront bientôt.

Je vous souhaite une riche année 2020 !

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