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Afrique

L’Afrique a-t-elle besoin de sa diaspora ?

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La Côte d’Ivoire est limitrophe du Ghana. Dans le premier pays, le français, vestige de la colonisation française, est la langue officielle. Dans le second on parle anglais, vestige de la colonisation anglaise. Pourtant, ils partagent une frontière longue de 668 km et des populations de même origine tribale, notamment les Akan, les Agni, les Gour.
À eux deux, la Côte d’Ivoire et le Ghana totalisent 60 % de la production mondiale de cacao et ont démontré depuis quelques années une bonne entente pour la maîtrise des cours, leur permettant de tirer de meilleures ventes sur le marché international. Ces facteurs économiques et culturels auraient pu inspirer à ces pays l’organisation de leurs États ainsi que la nature de leurs relations. Pourtant, année après année, leurs héritages coloniaux les éloignent l’un de l’autre, notamment sur la place à accorder à la diaspora.

Ghana : 2019 déclarée l’année du retour

Le Ghana déclara 2019 l’année du retour des afrodescendants. Bien plus qu’une opération sporadique de communication, on peut véritablement parler de nation branding. En effet, Nana Akufo Addo affirma : « Nous tous, Noires et Noirs, serons forts et respectés lorsque l’Afrique sera forte et respectée. » Il revitalisait ainsi l’idée de Krumah qui avait fait de son pays le cœur vibrant du panafricanisme, en accueillant sur son sol des militants de la cause noire, dont le célèbre W.E.B. Dubois qui y fut d’ailleurs inhumé. Depuis lors, le Ghana ne cessa de recevoir des Afro-Américains désireux de projeter leurs existences en dehors du carcan raciste qui structure encore le Nouveau Monde. En 2000, le Ghana adopta le Citizenship act pour faciliter le retour de la diaspora. En 2007, était lancé le Joseph Project dont l’objectif ambitieux est de susciter le décollage de l’Afrique. Le 28 novembre 2019, l’octroi de la citoyenneté ghanéenne à 126 récipiendaires dont Rita Marley, l’épouse de l’icône du Reggae Bob Marley, s’inscrivait dans la continuité de cette audacieuse politique d’accueil.

Côte d’Ivoire : 2019 année des expulsions

De l’autre côté de la frontière, en Côte d’Ivoire donc, Nathalie Yamb, femme politique de mère suisse et de père camerounais était chassée le 2 décembre 2019 vers la Suisse, pour avoir mené des « activités incompatibles avec l’intérêt national. » Elle payait ainsi son intervention fort remarquée à Sotchi lors du premier sommet Russie-Afrique d’octobre 2019, au cours duquel elle déclara que le retard de l’Afrique francophone était imputable à la mainmise de la France. On peut également citer le cas de Kemi Seba, né en France de parents béninois, qui fut congédié en mars 2019 de la même Côte d’Ivoire, où il devait animer un meeting contre le néocolonialisme. Ces expulsions accentuent la fracture entre les espaces francophone et anglophone sur les relations avec la diaspora. Toutefois, dans la sphère d’influence de la France, le Gabon fait figure d’exception.

Gabon : l’exception francophone

En 2017, lors de la « Semaine de la décennie des afrodescendants », Ali Bongo annonça une prochaine modification du code de la nationalité en vue de « faciliter l’accès à la nationalité gabonaise aux afrodescendants qui en exprimeraient le besoin. » C’est la première fois qu’un pays d’Afrique francophone manifeste aussi clairement son intérêt pour la diaspora. On dirait bien que ce pays se souvient encore que sa capitale, Libreville, a été créée pour abriter des captifs Mvili interceptés dans une caravelle qui les conduisaient en esclavage dans le Nouveau Monde. En 2019, une cérémonie du bon retour fut organisée à l’intention de l’acteur Samuel Lee Jackson, qui s’était découvert une origine Benga grâce à un test ADN. Dans la foulée, il reçut un passeport gabonais des mains du ministre des Affaires étrangères.
La question du retour de la diaspora est donc très actuelle, même si elle peine à s’imposer partout. Toutefois, il serait faux de penser qu’elle est inédite. Elle se pose avec récurrence depuis l’abolition de l’esclavage et le moins que l’on puisse dire est que diverses réponses lui ont été apportées.

De l’American Colonization Society au Panafricanisme

L’American Colonization Society fut créée en 1817 par des Blancs américains dans la veine du mouvement abolitionniste. Le but de cette organisation était de régler le problème noir en relocalisant les esclaves désormais libres dans leur continent d’origine à savoir l’Afrique. Pour ce faire, elle acheta des terres au large de la côte ouest-africaine et fonda une colonie dénommée Libéria avec pour capitale Freetown. Des dizaines de milliers de noirs s’y établirent progressivement et en 1847 le Libéria accéda à l’indépendance.
Plus tard, l’idée du retour en l’Afrique fut reprise par des intellectuels noirs comme Edward Wilmot Blyden qui s’installa au Libéria et encouragea à travers des articles d’autres Noirs à suivre son exemple. Quoique son rapport à l’Afrique fût controversé, dans le sens où il motivait la réimplantation de la diaspora par la nécessité de sortir l’Afrique de la barbarie, il n’en demeure pas moins que Blyden fut le précurseur de Back-to-Africa, le programme emblématique de Marcus Garvey.

Expériences de retour de la diaspora

Les expériences de retour sont à peu près similaires dans les espaces qui seront contrôlés par les Anglais et les Français. Au Togo et au Bénin par exemple, des descendants de négriers brésiliens et d’anciens esclaves rentrés du Brésil après l’abolition constituèrent des communautés Aguda. Ses membres s’enrichirent dans ce qu’il est convenu d’appeler la traite tardive et collaborèrent à l’entreprise de colonisation grâce au rôle d’intermédiaires qu’ils assurèrent entre les Européens établis sur la côte atlantique et l’arrière-pays. Ils composèrent également le premier contingent de l’administration coloniale, longtemps avant que se généralise l’école européenne.
Quant au Libéria, la diaspora réimplantée instaura en 1847 une discrimination vis-à-vis des populations autochtones, ce qui leur permit de contrôler l’état et les ressources. Cette situation est l’une des causes profondes du putsch ayant porté Samuel Doe au pouvoir en 1980 ainsi que des deux guerres civiles de 1989 à 1997 et de 1998 à 2003.
En Sierra Leone, les Britanniques fondèrent Freetown en 1787 pour accueillir d’anciens esclaves. Ils constituèrent une communauté appelée Krio qui évolua au sein de la colonie britannique de Sierra Leone tandis que le reste du pays était régulé sous la forme d’un protectorat. Les Krio, instruits et christianisés, occupèrent différents postes dans l’administration coloniale, formèrent une élite commerciale qui servit de relai aux grandes compagnies européennes et contribua à l’évangélisation de la côte atlantique.
Ces différentes expériences de retour ont profondément modifié les mœurs et les habitudes des Africains. On peut par exemple relever l’introduction du christianisme, de nouvelles modes alimentaires (manioc), de nouveaux métiers (maçons, menuisiers, charpentiers) et de techniques de construction. Mais, de façon globale, le rapport entre la diaspora et le continent était biaisé dès le départ. Les affranchis rentrèrent avec le sentiment de leur supériorité. Ils étaient convaincus d’avoir reçu la civilisation qu’ils devaient à leur tour propager. Dans les faits, ils constituèrent l’avant-garde de la conquête de l’Afrique par les puissances occidentales. Toutefois, il existe un cas de retour exceptionnel pour être relevé : celui des Yoruba.
En effet, les anciens esclaves revenus en pays yoruba lancèrent la « Renaissance culturelle de Lagos. » Grâce à la standardisation du yoruba menée par Samuel Ajayi Crowther, une identité yoruba surgit, unissant les tribus qui se réclamaient de l’ancêtre commun Oduduwa. Ce nationalisme se caractérisa par l’adoption de noms yoruba, le port de vêtements traditionnels, la redécouverte du mariage coutumier et la polygamie. Avant l’heure, l’expérience de ces Yoruba ouvrait une nouvelle approche de la réimplantation de la diaspora.

Nouvelles approches de la réimplantation

À l’exception des Yoruba, les expériences de retour en Afrique se sont soldées par un échec, en ce sens qu’elles étaient majoritairement pensées de l’extérieur. De nouvelles approches élaborées par le continent sont de ce fait nécessaires. Ce n’est pas seulement en multipliant les annonces sur son sens inné de l’accueil ou ses innombrables opportunités que l’Afrique deviendra une oasis pour sa diaspora. Il faudra au préalable s’attaquer aux causes lointaines et récentes de son exil.
Dans un premier temps, la mémoire de l’esclavage doit être réactualisée. Elle est encore largement occultée sinon méconnue. Or, c’est un chapitre douloureux de plus de 400 ans sur lequel le voile épais de l’oubli ne saurait être jeté. Les Africains doivent avoir le courage de se réapproprier cette question afin de produire un nouvel idéal humain qui les réconciliera durablement avec les descendants de ceux qui sont partis les fers aux pieds, entassés dans les cales des bateaux.
Dans un second temps, les causes de l’immigration récente doivent être tirées au clair. Cette nouvelle saignée est essentiellement due à la compétition entre les tribus pour le contrôle de la marchandise européenne et des terres, suscitant des régimes tyranniques qui fonctionnent sur le mode de l’exclusion ou du bannissement.
Seules l’industrialisation et la propriété privée collective des terres pourront recréer des espaces de protection, de liberté et d’épanouissement qui inciteront à terme la diaspora au retour. Toutefois, cette dernière ne doit pas se contenter d’un rôle passif. Il lui revient d’influencer le changement de paradigme dont les sociétés africaines ont cruellement besoin.

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