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Franc CFA : changer pour que tout reste pareil ??

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Depuis 1960, le débat sur le franc CFA est au point mort. C’est-à-dire qu’il n’a pas significativement évolué et se pose toujours dans les mêmes termes : faut-il en sortir ou pas?? Ici, deux attitudes s’opposent, comme jadis dans les années 50 les opinions africaines divergeaient sur la question de l’indépendance. D’une part, on préconise des améliorations progressives, arguant que les économies africaines ne sont pas assez solides pour affronter la mondialisation sans la protection de la France. D’autre part, on affirme que cette monnaie héritée de la colonisation est un frein à l’essor des pays qui l’utilisent. Après des décennies d’intégration régionale qui auraient dû déboucher sur l’adoption d’une monnaie commune en remplacement du franc CFA, les annonces faites à Abidjan en décembre 2019 par les présidents Ivorien et Français, loin de prononcer l’arrêt de mort du franc CFA, en prolongent l’existence sous un autre visage. 

 Eyadéma : une tentative timide d’amorcer le débat 

Dans une archive cinématographique de 1972, retraçant la visite du président togolais Eyadéma en France, celui-ci demanda très respectueusement, très poliment au chef de l’état français de l’époque, Pompidou : une reconsidération de la parité entre franc CFA et franc français. Eyadéma se plaignait de ce qu’elle ne bénéficiait pas aux peuples africains et ne favorisait pas les investissements étrangers, c’est-à-dire non français. 

Dans des termes mesurés, car il n’ignorait pas que cette question avait coûté sa place et sa vie en 1963 à son prédécesseur Olympio, Eyadéma signalait que les pays de zone franc CFA n’étaient pas en mesure de mener une politique monétaire indépendante, c’est-à-dire de gérer leur monnaie en fonction des déterminants de leurs économies : elles produisent des matières premières qui sont exportées et importent des marchandises. En effet, les pays de la zone franc CFA ont transféré les instruments de leur politique monétaire à la France. Ils ne peuvent pas s’appuyer sur celle-ci pour amorcer des politiques économiques innovantes, procéder à des dévaluations compétitives ou profiter des risques de change positifs. 

Le trésor français joue donc ici le rôle de la banque centrale des pays utilisant le franc CFA. Dans les faits, l’économie française ne se limite pas à l’hexagone, mais inclut de facto la zone franc CFA. Comme on le voit, la parité franc CFA vs franc français contribue au surdimensionnement de l’économie française et permet à la France d’avoir un statut de puissance mondiale. C’est en ce sens que la parité entre les deux monnaies est un instrument fondamental de la politique française en Afrique.  

 La réponse agacée de Pompidou à Eyadéma

Toujours dans cette même archive, Pompidou écoute, l’index replié sur la lèvre inférieure, le regard en biais.

Après le discours de son homologue, il prend la parole. Il se dit ouvert à des évolutions du franc CFA. Mais, il se dépêche de préciser que «?l’indépendance, la souveraineté, que peuvent réclamer les autres [pays de la zone franc CFA], elle a ses limites dans la garantie que donne l’état français.?» Il s’agit de l’engagement de la France à fournir à ces pays, en cas de défaut, les devises nécessaires pour couvrir leurs importations. Le président français fixe donc le cadre de ce qui, à la suite des «?évolutions?» du franc CFA, ne devrait pas changer.

D’une part, la parité fixe entre le franc français et le franc CFA qui fait de la France la dépositaire de leur politique monétaire, et d’autre part la garantie de la France. En résumé, Pompidou fait savoir ceci à Eyadéma et à travers lui à ses homologues africains : tant que les pays de zone franc CFA bénéficieront de la protection de la France, ils devront accepter de perdre une partie de leur indépendance, de leur souveraineté. 

La souveraineté des pays de la zone franc CFA en question 

Le problème de base de cette monnaie se posait déjà en 1960 et en 1972 de la même manière qu’il se pose en 2019 et se posera dans sa nouvelle formule annoncée par les présidents français et ivoirien. Les Africains francophones ont clairement identifié dès le départ le handicap qu’elle dressait sur leur parcours. En effet, quel avantage ont-ils, en tant que pays faibles, d’avoir pour monnaie celle d’un pays industrialisé ??

Pour y répondre, on doit prendre en compte un des aspects de la monnaie à savoir la confiance. Le billet que vous avez dans votre poche est un titre émis par une banque centrale et un marchand l’acceptera en échange de biens si sa valeur est stable. Dans le cas contraire, il refusera de conclure la transaction dans cette monnaie et proposera qu’elle soit réalisée dans une autre plus sûre.

Des situations de perte de confiance vis-à-vis d’une monnaie sont rares, en ce sens qu’elles traduisent l’effondrement total d’une économie par une hausse extrêmement rapide des prix. On parle d’hyperinflation. Dans des pays économiquement faibles, le recours à une monnaie forte et stable peut intervenir en cas d’hyperinflation due à un contexte politique d’exception tel qu’une guerre, une catastrophe ou une politique économique non maîtrisée (endettement excessif, imposition élevée, trop de liquidités circulation, etc.) En Afrique, cela est survenu au Zimbabwé et au Zaïre, pour ne citer que ces deux cas. Le rand sud-africain est devenu la monnaie des transactions courantes au Zimbabwé tandis que le Zaïre s’est réfugié dans le Dollar US. En plus de mauvaises décisions en matière de politique économique, il n’aura pas échappé à l’observateur attentif que l’effondrement de ces économies a été entraîné par le contexte politique. Les sanctions économiques contre le Zimbabwé après l’expropriation des fermiers blancs, et la contestation du pouvoir de Mobutu au Zaïre. L’adoption d’une autre monnaie est toujours temporaire et limitée dans le temps. Ce qui rend incompréhensible une utilisation prolongée depuis 1960 du franc CFA.

Un consommateur de la zone franc CFA qui détient 100 francs CFA dans son porte-monnaie, doit savoir qu’en réalité il possède 1 franc français, constitutif de l’euro qui est de plus en plus récusé dans la zone euro elle-même, parce qu’elle favorise principalement l’économie allemande, et pousse par exemple la France à entamer les réformes libérales du même type que celles initiées par le chancelier Schoeder après la réunification des deux Allemagnes.

Alors, pourquoi les pays de la zone franc CFA dont les économies sont faibles restent-ils attachés à une monnaie forte?? En d’autres termes, pourquoi des pauvres utilisent-ils une monnaie de riches?? La réponse est simple. Cette monnaie protège ces pays des contrecoups de leurs mauvaises conduites politiques et économiques. Ils peuvent être corrompus, très endettés, connaître un chômage endémique élevé, avoir une gestion calamiteuse, le bouclier de la France les dédouane des réformes structurelles profondes. Le franc CFA favorise donc le maintien de régimes tyranniques et freine l’innovation dans l’ingénierie politique et sociale.

 Les handicaps techniques du franc CFA 

Les deux autres handicaps majeurs du franc CFA sont sa surévaluation et son inaptitude à impulser la prospérité économique. Expliquons-nous. En alignant le franc CFA sur le franc français, et en garantissant une parité fixe, le franc CFA est de facto une monnaie forte. La valeur du franc français étant déterminée par l’économie française, par extension européenne, le franc CFA se trouve donc surévalué puisque les économies des pays l’utilisant ont un niveau de développement très inférieur à celui de la France. Cette surévaluation de la monnaie à des conséquences immédiates sur le coût de la vie, accentué par des importations élevées. En gros, les prix sont maintenus artificiellement hauts dans la zone franc CFA, même pour les biens produits à l’intérieur, ce qui rend ces économies peu compétitives en dehors de l’exportation des matières premières.

Par ailleurs, en s’amputant d’une politique monétaire, les pays de la zone FCFA se privent des gains de change potentiels que l’on peut retirer d’une gestion autonome des devises, et surtout ils restreignent leur marche vers l’enrichissement. En effet, un des rôles d’une politique monétaire est d’assurer le financement de l’économie. La monnaie étant elle-même une marchandise, son coût est fonction de l’offre et de la demande. Avec un taux d’intérêt qui oscille entre 6 % et 15 %, les banques n’accompagnent pas comme elles le devraient l’essor des agents économiques.

Les garanties et autres cautionnements qui sont exigés jouent l’effet de répulsifs. On peut ajouter que l’accès au crédit est aussi limité par le risque pays : tensions politiques, corruption, détournement de fonds, difficulté de recouvrer des créances, etc. Ainsi, une commerçante dans un marché de la zone franc CFA qui voudrait agrandir son affaire n’obtiendra jamais un prêt. Or, comment un pays peut-il prétendre au développement si les microentreprises ne trouvent pas de financements pour leurs projets de croissance?? N’est-ce pas justement par leur transformation en empires industriels que l’on apprécie la marche vers la prospérité??

 L’enfant qui ne veut pas quitter la maison de ses parents

Le débat sur le franc CFA fait penser à un jeune qui, au seuil de la vie adulte, se demande s’il doit quitter ou pas le domicile familial pour voler de ses propres ailes. Il pèse les avantages et les inconvénients, il hésite, il ne sait pas trop, surtout, il a peur de l’inconnu qui s’ouvre devant lui. Dans le même temps, les parents désirent plus que tout le garder à la maison, sinon elle perdrait de sa chaleur humaine, de son rayonnement, de sa grandeur.

C’est une décision certes difficile à prendre, mais elle est nécessaire pour entrer dans l’âge adulte qui est celui de l’accomplissement. Oui, si les pays de la zone franc CFA veulent réaliser leurs potentialités, et espérer se hisser au rang de puissances, ils devront s’affranchir du franc CFA et inventer les nouveaux instruments de leur conquête sur eux-mêmes. En 1972, Eyadéma lança publiquement le débat. Puis, il se tut, après la réponse sans appel de Pompidou. En 2020, ses petits-enfants ont rompu le silence et la peur est pour eux  un lointain souvenir.

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