Connectez-vous

Politique

Démocratie au Bénin / Mathias Hounkpè : « Il faut permettre l’enregistrement des groupes politiques sans les barrières inutiles ».

Publié

le

Il était l’invité du Forum Mediapart Bénin Privilège dans la rubrique Paroles aux experts ce mardi 26 mai 2020. Le politologue Mathias Hounkpè a au cours cet entretien passé en revue sa lecture du climat sociopolitique qui règne actuellement au Bénin. Il a opiné sur les résultats des communales du 17 mai 2020 et les probables implications pour la présidentielle en 2021.

Quelle lecture faites-vous du climat sociopolitique actuel au Bénin ?

Je dirais pour faire simple que: la situation politique demeure tendue même si, pour plusieurs raisons, l’intensité de l’opposition au gouvernement a diminué. Même si ses élections sont un peu plus ouvertes que les législatives dernières, elles n’ont pas débouché sur une véritable « pluralisation » de l’espace des élus. L’espace partisan est toujours  relativement fermé. L’espace civique, où vous trouvez la société civile, les médias et autres demeure également assez fermé.

Est-ce à dire que le lendemain n’est toujours pas rassurant ?

Disons que des inquiétudes demeurent en ce qui concerne l’avenir de la démocratie chez nous.

Que faire pour calmer la situation et sauvegarder la paix au Bénin ?

 Là où nous en sommes aujourd’hui, il ne s’agit pas vraiment de calmer une situation (puisque l’opposition a perdu en intensité depuis quelques temps). Il s’agit surtout de se rappeler que la démocratie ne fonctionne que dans un environnement de pluralité : d’opinions, de visions, etc. Et qu’il est capital que les conditions soient pour permettre l’expression de cette pluralité.  Il y a des gens qui définissent la démocratie pluraliste comme le système politique qui consacre : l’accord sur les désaccords. Il faut donc permettre l’enregistrement des groupes politiques qui le souhaitent sans des barrières inutiles.

Barrières inutiles dites-vous ?

 Réduire les barrières à l’entrée sur l’espace partisan : parrainage, seuil, etc. Je suis d’accord pour le souci de réduction du nombre de partis, même si je pense que ce n’est pas là le problème, mais pas au point de faire disparaître la pluralité. Que l’espace médiatique soit un peu plus ouvert. Et la HAAC a un rôle important à jouer.

Les élections communales se sont tenues malgré le contexte de pandémie de coronavirus. À l’arrivée, on note la participation d’un peu moins de 50% des béninois. Ce taux de participation est-il celui que l’on devait avoir où est-il en deçà des attentes ?

Ce taux est plus faible que ce à quoi nous sommes habitués pour les élections locales passées (au moins 56%). Dans le même temps si nous tenons compte de l’effet COVID-19 que vous avez mentionné ci-dessus et de la situation politique (i.e. la non-participation d’un certain nombre de partis politiques) ça peut se comprendre. De toutes les manières, c’est moins catastrophique que le taux des législatives dernières.

Au terme des élections communales du 17 mai, trois partis politiques ont franchi la barre de 10% (FCBE, UP et BR) contre deux autres, PRD et UDBN qui n’ont pas été éligibles à la répartition des sièges. Quelle est votre opinion sur la question des 10% ?

Je pense que le seuil de 10% est très élevé et ceci pour plusieurs raisons dont je partage quelques-unes ci-après : À travers le monde vous trouverez très peu de cas (j’insiste là-dessus) où un seuil aussi élevé est utilisé. Lorsque vous observez les résultats des élections depuis 1991 au Bénin, même si la situation n’est pas exactement la même, on peut facilement voir que ce seuil de 10% est trop élevé.

Ce seuil, exigé au niveau national, est prohibitif pour des élections locales. Où ce qui compte, c’est la proximité avec les électeurs. Il est possible de maîtriser le nombre de partis politiques sans être aussi exclusif. Ce seuil peut ne tolérer que 3 ou au maximum 4 partis politiques. Et pour qui connaît notre histoire politique au Bénin, il vaut mieux éviter qu’on se retrouve avec 2 ou 3 partis politiques qui dominent la scène politique (je n’en dirai pas plus aujourd’hui).

L’objectif doit être de réaliser une réduction du nombre de partis politiques sans augmenter les risques de régionalisation de la lutte politique.

Alors, UP, BR et FCBE sont dans l’ordre les forces politiques en présence au Bénin selon les dernières élections. Est-ce vraiment le vrai visage de l’échiquier politique béninois ?

Je dirais non pour les raisons suivantes: L’espace partisan demeure assez fermé : tous les groupes politiques qui le souhaitent ne sont pas officiellement reconnus, tous les partis politiques qui le souhaitent n’ont pas pu participer aux locales dernières parce que les conditions de participation sont trop restrictives et coûteuses, etc. Le taux de participation ayant été relativement faible, il pourrait y avoir de la place pour encore 1 parti politique. La perception, par une partie de l’opinion, des FCBE comme proche du pouvoir n’aide pas de ce point de vue. Je dirais donc par rapport à cette question que ce n’est pas encore la fin de l’histoire.

Nous avons pourtant eu 5 partis en compétition. 3 ont réussi à s’imposer. De votre analyse, on a comme l’impression qu’un autre parti aurait pu mieux faire mieux. D’où viendrait-il ?

Je ne peux pas exclure la possibilité d’un parti qui serait lié à des acteurs politiques qui rayonnent au-delà d’une seule région ou d’un fief relativement petit. Et qui aurait les moyens de participer au processus (aussi bien moyens financiers que capacités de mobilisation).

Autrement dit, les populations ont-elles soif d’un parti qui prône une autre idéologie qui s’est fait absente à ce scrutin ?

Disons que pour le moment, nous n’avons pas encore vu, du moins pas moi, les idéologies que défendent les 3 forces politiques dont vous parlez. Je pense même que c’est l’un des talons d’Achille de la réforme du système partisan.

FCBE est vu ici comme la surprise au terme de ce scrutin. Êtes-vous de ceux-là qui ont cette lecture ?

Je dirais oui. Oui parce que, avec les dissensions au sein du parti juste qu’au départ à la dernière minute de certains de ces membres importants, le résultat aurait pu être catastrophique. De ce point de vue c’est une surprise.

Même s’il faut nuancer cette appréciation par le fait que c’est finalement le seul parti, mis de côté les rumeurs sur sa proximité avec le pouvoir, qui devrait cristalliser les votes de tous ceux qui ne voulaient pas voter pour le pouvoir.

Nul n’a vu venir FCBE à Parakou face au quartette de 4 anciens maires renforcé par l’actuel édile, Charles Toko. Comment expliquer la situation avec ces populations de Parakou qui pourtant avaient massivement voté pour le candidat Talon en 2016 contre le candidat FCBE Zinsou ?

J’avoue honnêtement que je n’avais pas vu ça venir non plus. Ça a été une grosse surprise pour moi. Je ne suis pas sûr de pouvoir expliquer ce basculement du vote en faveur des FCBE, mais je peux partager quelques éléments de réflexion. Le vote de 2016 n’était peut-être pas contre les FCBE, mais contre leur candidat (il serait intéressant de voir le taux de participation en 2016 et aujourd’hui). Le degré de satisfaction des citoyens et des leaders d’opinion de Parakou de la gestion de l’équipe sortante. La perception des citoyens de Parakou de la gestion au niveau national. Voilà quelques éléments que je regarderais de près si j’avais à expliquer les résultats des élections à Parakou.

Pour la présidentielle de 2021, d’aucuns pensent que les dés sont déjà pipés. Le pensez-vous également ?

Ma réponse est probablement oui. Et pour les raisons ci-après:

A. Si FCBE n’arrive pas à gagner au moins 16 maires

1. Alors si la coalition au pouvoir (qui comprend les 2 blocs qui monopolisent l’essentiel des élus aujourd’hui) reste soudé (à mon avis la probabilité est forte qu’il en soit ainsi) alors le jeu est plié. Puisque personne ne pourra être candidat sans le consentement de l’un au moins des deux blocs. En d’autres mots, dans ce cas là, le Président Talon ira à la présidentielle, s’il décide d’y aller, avec des adversaires de son choix. 

2. Si, de façon inattendue, les deux blocs décident d’aller aux élections de manière séparée, il est possible que la présidentielle devienne compétitive et vraiment démocratique.

B. Si finalement, le parti FCBE arrive à avoir au moins 16 maires (ce qui n’est pas encore gagné) il est possible qu’il y ait une compétition mais de moindre intensité comparée à l’option 2 ci-dessus.

Il n’est pas possible qu’un autre parti (autre que ceux ayant participé aux communales) s’invite dans le jeu en 2021 ?

C’est quasiment impossible parce qu’il faut disposer de 10% au moins de l’ensemble constitué par les maires et les députés (i.e. 10× (83 +77)/100=16) pour pouvoir présenter un candidat. Et au jour d’aujourd’hui il n’y a que BR et UP qui en sont capables. 

À moins que d’ici à l’élection des maires, FCBE se retrouve avec au moins 16 maires, hypothèse fortement improbable. Naturellement si BR et UP restent des partis unitaires.

Est-ce des éléments qui vous confortent dans votre analyse en présageant d’un lendemain plein d’inquiétudes pour le climat sociopolitique béninois ?

 Absolument je suis d’accord avec vous. Lorsque nous sommes à un point où le risque est élevé qu’un candidat puisse choisir lui-même contre qui aller aux élections. Il y a des raisons d’être inquiet.

Le schéma de 2019, risque-t-il alors de se répéter à cette allure ?

Du point de vue de l’offre qui sera faite aux électeurs, la situation sera la même. Il n’y aura pas de compétition réelle. Du point de vue du comportement des électeurs, on ne peut pas être sûr à 100%. Parce que le comportement des électeurs a toujours une marge d’incertitude. Je voudrais partager la situation qu’a connue la Gambie en 2016. Où le président sortant s’était retrouvé avec un parfait outsider et a perdu les élections.

Cela pourrait aussi se produire au Bénin ?

Ne serait-ce que par doute scientifique je ne peux écarter la possibilité qu’au dernier moment une majorité d’électeurs décide d’opter pour une alternative. C’est vrai que la probabilité que cela se réalise devrait être faible.

Continuer la lecture
Advertisement
Cliquez pour commenter

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *