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Chronique

Les vies des noirs comptent aussi !

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Timba Bema dans sa chronique de ce mois juillet parle de l’importance de la vie des noirs.

17 h 35 je pars du travail pour rejoindre la manifestation. J’aurais voulu terminer plus tôt, mais une urgence m’en a empêché. Je roule jusqu’au parking de Plainpalais. Allô Fokou, la chanson de Richard Bona contre la tyrannie de Paul Biya, qui aimait tant cette ville de Genève qu’il y passait parfois la moitié de l’année, tourne en boucle dans l’autoradio. Avant de sortir de ma voiture, j’enfile un masque de protection. Après quelques pas, je croise une femme. On se présente. Elle s’appelle Aissatou et elle est diplomate guinéenne. Spontanément, je lui demande : vous allez à la manif ? Elle me répond que oui. Puis, elle s’empresse d’ajouter : je le fais pour mon fils, Aliou. Un adolescent dans la quinzaine. Il n’est pas vraiment motivé, mais suit sa mère pour ne pas la fâcher. En cours de trajet, on parle de Sékou Touré, des opposants camerounais exilés en Guinée dans les années 60 et de Paul Biya. Elle s’exclame, ironique : vous tenez vraiment à lui hein ! Je souris : nous cherchons encore la formule qui précipitera sa chute. Nous arrivons au point de départ de la marche. Je me sépare d’Aïssatou et d’Aliou. Je leur souhaite une bonne manifestation et rejoins mes amis au pied de la statue équestre du général Dufour.

Le ciel est gris : il menace de pleuvoir. La place de Neuve est située en plein cœur de la cité de Calvin, qui fut tour à tour une démocratie ecclésiastique puis bancaire. Elle est bondée. Tout de suite, je suis frappé par la jeunesse des participants. On dirait plusieurs cours de collèges juxtaposées. Certains, me dis-je, doivent manifester pour la première fois. Ça discute, ça danse au son des tambours et autres percussions qui résonnent çà et là. Les bras se lèvent. Les poings se ferment. Les pancartes se hissent au-dessus des têtes. « No justice, no peace. » « Être noir n’est pas un crime. » « Stop au recrutement de policiers racistes. » « White silence is violence. » « La police assassine. » Quelques-unes portent les noms de Mike Ben Peter, Hervé Mandundu, Lamin Fatty, morts en Suisse romande au contact des forces de l’ordre. Mais, le slogan qui domine sans conteste est « Black Lives Matter. » Oui, les vies des Noirs comptent. C’est pour dire cela je suis venu manifester. Les vies des Noirs comptent aussi et autant que les autres. Elles ne peuvent s’épanouir dans la peur, la précarité et le danger permanent. Les vies des Noirs ne doivent plus être marquées du sceau de la vulnérabilité. À force de marteler ce discours, les gravats qui obstruent les oreilles et procurent un silence apaisant, mais trompeur, finiront certainement par s’effondrer.

La jeunesse est dans la place. La plupart des manifestants ont l’âge d’Aliou. Mais, contrairement à lui, ils sont enthousiastes, souriants, farouchement vivants. Ils chantent, ils crient, ils reprennent en chœur les slogans qu’un portevoix débite de temps en temps. Les larmes me montent aux yeux. Je doutais de la maturité de la démocratie suisse à empoigner la question du racisme, depuis ce jour maudit où un adolescent blanc, qui affirmait avoir des amis noirs, m’a traité de sale Noir. Je me suis depuis lors demandé comment on peut basculer dans la haine de l’autre tout en revendiquant une proximité avec lui ? Et voilà qu’au sortir de la pandémie du COVID-19, une jeunesse de gauche se fait entendre dans ce pays qui se rêve à l’abri des convulsions du monde, protégé par ses hautes et fières montagnes. Soudain, me vient à l’esprit cette pensée que je convoque lorsque le désenchantement pointe à l’horizon : un écrivain doit aimer les hommes, tendrement, cruellement ; il ne doit jamais désespérer d’eux, car désespérer des hommes c’est désespérer de soi-même, c’est désespérer de sa propre écriture.

Vers 18 h 30, le cortège s’ébranle en direction du parc des Crosettes, son point de chute. On reprend en chœur les slogans : « Black Lives Matter. » « No justice, No peace. » Cette soif de justice qui doit être étanchée, sinon l’édifice social s’effondre. Aurélie, une femme dans la quarantaine est venue marcher avec ses enfants Léa et Théo. Ce dernier est trisomique. Elle me dit : « Chez nous aussi ça craint. » Elle a certainement en tête les morts de Noirs aux prises avec les forces de l’ordre. Surtout, leur acquittement quasi assuré. C’est qu’ils sont protégés dans l’exercice de leur métier. À vrai dire, ils ne sont que la face visible d’un système d’exclusion, de relégation que Delphine, cette jeune manifestante née en Suisse et dont les parents sont originaires du Congo appelle à changer. La Suisse, les Suisses blancs doivent entendre ces hommes et ces femmes noirs, qui d’habitude ne parlent pas, marchent tête baissée. La Suisse doit enfin s’ouvrir à ce cri qui perce de leurs gorges étouffées. L’émotion, pense-t-on souvent, retombe aussi vite qu’elle est montée. Mais, ce serait une erreur de croire qu’il n’est question ici que d’émotion. Au contraire, c’est la justice qui est convoquée. Les Noirs sont persuadés que des règles différentes leur sont appliquées. Cette émotion est donc la forme sensible d’un discours. Lui accuser une fin de non-recevoir, être silencieux devant son expression, c’est lui opposer une violence sans nom.

Vers 20 h, les vannes du ciel s’ouvrent. Une pluie fine et légère tombe, comme pour bénir cette marche, bénir cette jeunesse, ces voix, ces corps qui, comme celui de Lucien, qui avance péniblement derrière son déambulateur, refusent de se coucher. Déjà, je dois partir. J’ai une heure de route pour Lausanne. De retour au parking de Plainpalais, je croise de nouveau Aïssatou et Aliou. Ils s’en vont eux aussi. Aïssatou est émue. La fatigue se lit dans ses yeux. Tandis que son fils, Aliou, est plus détendu. Comment s’est passée ta marche ? Je lui demande. Super ! me répond-il en levant le pouce. Je leur dis au revoir et démarre ma voiture. Allô Fokou se met tout de suite à jouer. Je glisse mon masque sous le menton. Je chante. Les vies des Noirs comptent. En Afrique aussi. Au Cameroun aussi.

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