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Nicéphore Soglo: ‹‹ La quête d’un second mandat par Patrice Talon est la preuve qu’il a échoué ››

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Dans un entretien accordé au journal ‹‹L’Afrique en Marche››, l’ancien président de la République, Nicéphore D. Soglo a passé en revue l’actualité politique nationale. Il s’est également prononcé sur la candidature du président Patrice Talon, qui a déclaré il y a quelques jours à Adjohoun, qu’il sera de nouveau dans la course pour briguer un second mandat.

Pour l’ancien chef de l’État et ancien Maire de la ville de Cotonou, la déclaration de candidature de Patrice Talon est un aveu d’échec. « La quête d’un second mandat par Patrice Talon est la preuve qu’il a échoué. Il a pourtant juré qu’il ne fera qu’un seul mandat pour faire le job. S’il a eu toutes les institutions à sa solde, s’il a fait exiler des dizaines de compatriotes, s’il a fait arrêter des opposants, s’il a fait tailler sur mesure toutes les lois de la République, s’il y a eu des morts à Cadjèhoun, Tchaourou, Savè…, il doit partir pour voir la pérennité de sa philosophie politique. Mais il est conscient que tout ce qu’il a fait durant cinq ans n’est qu’un château de cartes », a affirmé Nicéphore D. Soglo.

Lire l’intégralité de l’entretien ci-dessous

L’Afrique en Marche : Patrice Talon est candidat. Il a avisé. Votre réaction ?

Nicéphore Soglo : Ah bon ! Talon est candidat ? Tout ça pour çà ! La quête d’un second mandat par Patrice Talon est la preuve qu’il a échoué. Il pourtant juré qu’il ne fera qu’un seul mandat pour faire le job. S’il a eu toutes les institutions à sa solde, s’il a fait exiler des dizaines de compatriotes, s’il a fait arrêter des opposants, s’il a fait tailler sur mesure toutes les lois de la République, s’il y a eu des morts à Cadjèhoun, Tchaourou, Savè…, il doit partir pour voir la pérennité de sa philosophie politique. Mais il est conscient que tout ce qu’il a fait durant cinq ans n’est qu’un château de cartes.

Durant cinq ans, il n’a pas été un homme de dialogue, car très fermé et privilégiant le passage en force. Il a fait de notre pays une Nation où règne la violence d’Etat. Il a mis en péril l’exercice des libertés. Sa gestion a hypothéqué la vie démocratique et déstructuré notre ancrage institutionnel pluraliste. D’où les différents élans contestataires politiques et sociaux.

Après les législatives exclusives, la stabilité de notre pays a été menacée avec des risques sécuritaires sur les personnes et leurs biens. Malgré cette météo sociopolitique déjà particulièrement agitée avec la conduite d’une consultation électorale bancale ponctuée d’outrances et d’agendas cachés, il a déclaré sa candidature. C’est pour cela que nous avons dès cette candidature, des déclarations aux relents contestataires. Sa gestion minimaliste et arrogante de la chose publique n’inspire plus confiance pour un nouveau mandat.

Il a dit dans son serment le 6 avril 2016 qu’il fera de sa gouvernance, une exigence morale. Puis après, il fait le contraire, et il prend ses désirs pour des réalités. Voilà une fois encore, les faiblesses majeures de son leadership. Et pour cela, on ne peut plus lui faire confiance. Il faut qu’il lise Nouriel Roubini, l’un des rares économistes qui avaient annoncé la crise économique des années 1930. Il disait qu’: « Il faut éviter que les modèles économiques extrapolent les développements. Quand tout se passe ainsi, le résultat est une conviction illusoire générale. ».

Après les législatives de 2019, il a pourtant changé la trame de sa gouvernance ?

Vous parlez de quoi ? Quand il a organisé le dialogue politique, il a davantage radicalisé sa gouvernance. Quand le peuple souverain du Bénin après avril 2019 pour les législatives a fini par lui infliger, à la face du monde, un cinglant désaveu, le dialogue politique lui a au contraire permis de maquiller son coup d’Etat électoral.

Quand le pouvoir de Talon imposé une Assemblée nationale sans légitimité avec moins de 20% de taux de participation, il a eu les coudées pour réviser la Constitution. C’est ainsi qu’on a des dispositions ubuesques comme le bonus de 45 jours au terme de son mandat le 5 avril 2016. Depuis lors, il se trouve dans la situation d’un homme qui chevauche un tigre dont il ne peut plus descendre. Après ces législatives, notre peuple s’attendait à de vraies et démocratiques élections présidentielles.

Alors que Patrice Talon doit prendre ses vacances définitives, il annonce sa candidature, persuadé que tous les excès votés par son Parlement croupion, son ‘’Parlement du sang’’, son Parlement de l’exclusion, dirigé par le douanier Vlavonou vont lui servir.

Après les contingences survenues en 2019 avec les morts à Cadjèhoun, Savè, Tchaourou… du fait de la réforme du système partisan et du code électoral, pour réduire au forceps le nombre des partis et disposer d’une majorité stable au Parlement, Patrice Talon ne peut plus incarner une alternative crédible.

Lui qui a une hantise de la compétition, il ne peut affronter loyalement ses adversaires de l’opposition après une assez forte dose d’injustice et de déferlement de violences et de crimes comme en 2019.

Face à la marque de gouvernance de ce régime, même la Banque Mondiale s’en est déjà inquiétée dans un rapport du mois d’octobre 2017. A son ordre, ses partisans prêts à tout, vont gonfler les gens de vin et les mettre dans l’impossibilité d’uriner en leur liant l’urètre. Comme en 2019, ils vont profaner la dignité du consulat, en la conférant à son cheval. Il faut lire l’écrivain romain Suetone, spécialiste de la psychiatrie pure pour tout comprendre ce qui arrive à notre pays.

Si vous critiquez sa conduite politique gouvernementale, son bilan est reluisant sur le plan économique?

Le grand problème avec lui, c’est qu’il avait déjà un antécédent avec le peuple béninois. Entre lui et les Béninois, il y avait l’affaire des 10 usines de coton qu’il a récupérées dans son escarcelle sans jamais les acheter.

Monsieur le président, il a pourtant acquis les usines lors d’un processus d’appel d’offres ?

J’ai été son ainé dans les charges suprêmes à la tête de l’Etat et je sais de quoi je parle. Mon passé de fonctionnaire international à la Banque mondiale me permet aussi d’avoir un jugement de valeur sur sa gouvernance. Cette affaire des 10 usines est la plus grande arnaque industrielle de l’histoire du Bénin.

En effet, au sortir des deux décennies de gabegie de notre administration fortement gangrénée par la corruption, il fallait mettre un terme à la grande entrave pour le bon déroulement des affaires dans notre pays. Le processus de réformes entamé sous mon autorité à partir de 1990, au cours de la Transition et de mon premier mandat, était surtout dirigé en faveur des paysans. L’agriculture étant le socle de notre économie, j’ai lancé la fête des paysans en 1991, sous le patronage et avec la présence effective du prix Nobel d’agriculture, le célèbre professeur Norman Borlaug, le plus grand généticien de l’histoire en était le clou. La renaissance de notre agriculture, c’est-à-dire de notre économie, était due à la rencontre de trois hommes de génie. Il s’agit du milliardaire et grand visionnaire japonais Roïchi Sassakawa, le prix Nobel d’agriculture le professeur Norman Borlaug et le président Jimmy Carter des USA, prix Nobel de la paix. Ils ont redonné vie à un pays martyr toujours victime des anciens tortionnaires révolutionnaires.

Avec le retour au pouvoir du président Kerekou en 1996, le processus de réformes a été détourné. Petit à petit, des producteurs d’or blanc ont perdu du terrain au profit des fournisseurs d’engrais. Ceux-ci étaient regroupés au sein de l’Association interprofessionnelle du coton (AIC) où régnaient Talon et ses homologues. Et cette AIC sera bientôt la seule à fournir des intrants aux paysans et la seule autorisée à créer de nouvelles usines d’égrenage. Elle n’hésitera pas à essayer d’imposer, lors de l’initiative PPTE (de réduction de la dette des pays pauvres très endettés), la privatisation du patrimoine industriel de la nation.

Dans son rapport du 17 octobre 2007, la Banque mondiale a pris ses distances avec cette décision en déclarant : « Il était en fait inacceptable de vendre ces actifs clés. ». La communauté des bailleurs de fonds se préoccupa surtout de préconiser la vente de l’entreprise en quatre lots afin d’éviter de créer un monopole privé dans le secteur. Cette réforme n’était pas tout de même, synonyme d’asservissement. La libéralisation ne signifiait pas trahison ou capitulation. Ce qui a fait que ce fumeux processus fut à plusieurs reprises annulé (au moins trois fois selon la Banque mondiale).

Monsieur le président, c’est la théorie du lait renversé pour attaquer votre successeur?

Il faut expliquer aux Béninois comment Talon a fait main basse sur les 10 usines. Ainsi, le peuple saura apprécier ses réelles motivations depuis cinq ans qu’il a décidé d’étendre ses tentacules et de monopoliser l’économie béninoise.

Après s’être habilement placé dans l’état-major du président Boni Yayi, lors de la présidentielle de 2006, Patrice Talon à la tête d’un groupe de pressions, obligea le gouvernement de Yayi a déclaré que la Sonapra sera privatisée en un seul bloc, contrairement aux directives adoptées lors de l’initiative PPTE par la communauté des bailleurs de fonds, dont la Banque mondiale. Ce fut une levée de boucliers de la part des autres concurrents, des producteurs de coton et des agents de la Sonapra. Mais pour Patrice Talon, c’est le ‘’rêve de toute une vie’’.

La suspension du processus fut même décidée le 22 octobre 2007 en conseil des ministres au lendemain de la publication d’un rapport de l’Inspection d’Etat. Mais contre toute attente, le 22 août 2008, la Sonapra était désossée, démantibulée au profit d’une nouvelle société, la Sodeco, que dirigera le très proche et ‘’conjuré’’ de Bruxelles, le ministre Moudjaidou, l’actuel ambassadeur du Bénin au Koweït.

L’Etat, avec 33,5% des actions, perdait les 2/3 de ses pouvoirs dans ses propres sociétés, Talon lui tenait la dragée haute avec un montant égal à 33,5%. Les organisations de producteurs d’or blanc devaient se contenter de la portion congrue de 6%, les collectivités locales de 8,5%, le personnel de 1% et les concurrents évincés pouvaient quémander tantôt à l’Etat, tantôt à Talon, les 17,5% restants. Et le 1er octobre 2013, l’Etat devait transférer impérativement ses actions à la Sodeco, et se retirer totalement du capital social. On croit rêver avec cette véritable spoliation. Quel bonheur d’aller ainsi au paradis toujours sans appel d’offres. Il est vrai que quand on n’a pas de compétiteur, au bout du rouleau, les 10 usines de coton ont été acquises dans ce contexte interlope. L’exclusion est décidément une pathologie chez certains. Mais tôt au tard, la justice fera son travail pour le retour de ces usines dans le patrimoine national.

Malgré tout ce que vous lui reprochez, Talon fait montre d’une certaine maitrise du secteur cotonnier. La preuve, le Bénin est aujourd’hui l’un des grands producteurs de coton en Afrique ?

Mais on était à mille lieux de penser qu’une fois à la tête du pays que cette vision de la gouvernance qu’il avait avant de prendre le pouvoir va continuer. La suite, on la connait. Toutes les régies du pays sont sous ses bottes. Sa société ‘’Bénin control’’ règne partout en maitre. Il en est de même pour les sociétés d’Etat et tous les pans juteux de l’économie qui sont sous son joug. On est sous le règne du roi Crésus, un nom qui, jusqu’à présent, est toujours synonyme d’une immense richesse.

Je pouvais le faire aussi quand j’ai pris le pouvoir et quand j’ai privatisé plus d’une centaine de sociétés d’Etat à partir de 1990. Il suffisait de faire les jeux de passe-passe, de délits d’initié, des contrats gré à gré, d’avoir des sociétés-écran et le tout est joué. Mais mes exigences morales me l’interdisent. C’est une question d’éthique et de personnalité. Nous (mes ministres et moi) avions accepté de publier nos salaires dans le journal gouvernemental ‘’La Nation’’. Pendant cinq ans, on ne sait pas combien gagne le chef de l’Etat ni ses ministres. Pendant cinq ans, son gouvernement n’a jamais publié les clauses contractuelles d’un contrat. Cela n’est pas digne.

Si Talon est candidat, il y a certaines de ses réalisations qui font foi. C’est le cas du projet « asphaltage ».

Sur les 45 projets phares de son Programme d’actions du gouvernement, on ne sait pas combien sont déjà achevés. On ne connait même pas le sort des projets sectoriels. Le projet d’asphaltage a été réalisé à un prix onéreux. Tout ce qu’il a entamé dans ce pays (stades, routes, accès à l’eau et à l’énergie…), a été fait à prix d’or. Il oublie que nous avons les références à l’international.

Par rapport aux projets sectoriels en lien avec le PAG, les ministres ont déjà fait le bilan des activités. Que doivent-ils faire de plus ?

L’évaluation d’un programme de société n’est pas si simpliste. Je suis passé par là et je sais de quoi je parle. Au lieu de nous dire concrètement ce qu’il a fait avec le taux d’exécution et leur coût, on tourne en rond pour nous donner les statistiques encore biaisées.

Malgré les tentatives d’esquive quand il s’agit du bilan, Patrice Talon a pourtant profité d’une assiette fiscale jamais inégalée par les autres présidents de la République. Cependant, il a creusé plus de deux fois la dette du Bénin de 1990-2016. Cette dette s’élève à plus de 4.300 milliards de FCFA contre 2010 milliards de 1990 à 2016.

Sa gouvernance économique a été aussi caractérisée par des mesures d’austérité. On peut citer la suppression des primes des agents permanents de l’Etat, le licenciement de plus de 3.000 fonctionnaires renvoyés de la Sonapra, de l’Onasa, de l’ONS, du Port autonome de Cotonou sans oublier le renvoi de 1.400 militaires et douaniers recrutés par le régime Yayi.

Dans le même temps, on a de nombreuses taxes qui saignent davantage les Béninois. Mais avec tout cette disponibilité financière grâce aux taxes, impôts et emprunts tous les mois, je ne vois pas à quoi ont servi ces milliards.

Voulez-vous dire que les Béninois n’ont pas eu leurs comptes en cinq ans de gouvernance Talon ? Il y a tout de même le projet ‘’Arch’’ qui est une référence pour nos compatriotes ?

Le concept de gouvernance économique, de croissance économique et de bien-être des populations avant et après le démarrage des réformes et d’évaluer l’impact de la gouvernance sur ces performances. A la lumière des statistiques, les indicateurs de gouvernance économique nous autorisent à dire qu’il y a une mauvaise gouvernance politique et administrative. Durant cinq ans, la pression fiscale a été indéniable alors qu’il y a un faible taux d’investissement relativement aux dépenses d’éducation et de santé.

Du point de vue des indicateurs de performance économique et de bien-être des populations, il a été observé plus d’inégalités entre actifs employés dans les différents secteurs. Enfin l’incidence de la gouvernance sur la croissance et le bien-être des populations est, en général, en dessous des attentes nourries par ce régime il y a cinq ans.

Quand Talon parle de ‘’Renaissance’’ en mettant en avant sa bonne gouvernance, vous qui aviez lutté contre la corruption de manière implacable comme il le fait, vous n’y croyez pas ?

Celui qui a exploité le régionalisme et la misère de nos populations est disqualifié pour porter un tel projet. Celui qui a instrumentalisé la classe politique en récupérant les adeptes de la transhumance politique dans une nouvelle forme de corruption ne peut pas être l’exemple.

Il est déjà trop décrié pour avoir exercé la répression sur ses compatriotes via les forces de l’ordre, acquises à sa cause, lui le maître du moment. Il parle de ‘’Renaissance’’, lui qui est resté indéfiniment et sourd à la paupérisation des populations. La lutte de restauration de la démocratie va se poursuivre sans lui Et c’est cela qui constitue le motif d’espoir pour le peuple béninois.

Que faire maintenant que Talon est candidat ?

Sa stratégie ne sera pas payante. Il est conscient qu’il va davantage susciter l’explosion de la dynamique de contestation. En dépit de ses ferments optimistes de ‘’Renaissance’’, le bond qualitatif pour une meilleure gouvernance du Bénin doit l’être sans lui. Il a dit qu’il fera un seul mandat. Il n’a pas respecté son serment. Il n’est donc plus crédible.

Face aux incertitudes du contexte électoral, certains Béninois jurent qu’ils vont boycotter les élections. C’est une bonne stratégie ?

Avec votre expérience dans le métier, ce n’est pas dans les médias qu’on dévoile ses stratégies face à l’adversaire.

Nous sommes conscient qu’avec le peuple, on doit poursuivre le combat. Pour cela, deux échelles de temps sont nécessaires. Il s’agira, dans un premier lieu d’analyser le temps court de la dynamique actuelle. Il faut lui répondre en tenant compte des temporalités particulières de sa candidature. Il faut vite lui répondre afin de dissiper l’illusion téléologique de ce régime.

Il faut ensuite poursuivre la revendication démocratique pour une alternative politique et l’effondrement de la dictature. Dans ce mouvement de chute de la dictature, personne ne sera de trop.

Y compris l’influence de la diaspora pour permettre la maturation de votre projet ?

Face aux théoriciens de la démocratie délibérative et expérimentale de la ‘’Rupture, personne ne sera de trop.

Que faites-vous face à l’opposition divisée ?

Nous trouverons un modus interne pour régler les divergences. C’est la condition pour permettre au Bénin de continuer par jouer sa partition régionale et internationale comme ce fut le cas après la Conférence nationale de février 1990. Il y va de l’avenir de notre pays.

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