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Colombie: « NN », ou sur les traces des disparus de la guerre

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Sur les niches funéraires, un simple et énigmatique acronyme revient sans cesse, peint à la main sur le marbre blanc: NN. « Je ne connais pas le nom » ou « Nomen nescio » en latin.Dans la ville de Puerto Berrio, dans le centre-nord de la Colombie, ils sont des dizaines à venir prier chaque jour au cimetière La Dolorosa devant ces tombes anonymes.

Soixante ans de guerre civile ont fait 120.000 disparus en Colombie, quatre fois plus que l’ensemble des dictatures d’Argentine, du Brésil et du Chili au XXème siècle.

Au plus fort du conflit, entre 1980 et le début des années 2000, le fleuve Magdalena — plus grand fleuve du pays, qui coule sur 1.540 km — charriait des centaines de corps non-identifiés.

Dans les eaux brunâtres longeant Puerto Berrio venaient s’échouer les cadavres gonflés, souvent mutilés, et les morceaux de corps.

Beaucoup de ces dépouilles sont enterrées dans le cimetière où les riverains ont décidé d’une étrange coutume: « adopter » ces morts anonymes pour honorer leur mémoire.

Blanca Bustamante, mère désespérée elle-même à la recherche de deux de ses enfants disparus, a ainsi choisi de prendre soin d’une tombe « NN ». « Je me dis que si nous nous occupons d’un disparu, quelqu’un quelque part veillera peut-être sur la tombe de mon fils », se console la sexagénaire.Plus on donne, plus on reçoit

Des fleurs en plastique, une inscription manuscrite à la peinture (« déjà pris »), parfois un nom indiquent que quelqu’un prend soin de la sépulture.

Le fils de Blanca, un militaire de 20 ans, a disparu il y a 14 ans alors qu’il était en permission. Puis ce fut sa fille de neuf ans, disparue sans laisser de trace.

« S’ils sont morts comme NN, il doit y avoir d’autres personnes qui les aiment et prennent soin d’eux. C’est ce que j’espère… » Plus Blanca prendra soin d’autres tombe, d’autres personnes prendront soin de ces enfants quelque part .La nature a horreur du vide.

Il a donné naissance à l’Unité de recherche des personnes disparues (UBPD) qui a la mission de localiser les victimes -en grande majorité civiles- de la guerre sans pitié que se livrèrent paramilitaires, guérilleros, trafiquants de drogues et membres des forces de sécurité.

L’UBPD a identifié et retrouvé à ce jour 127 dépouilles, au terme d’un difficile processus de collecte d’informations, de comparaison d’échantillons ADN, de délicates missions sur le terrain dans des régions où sévissent toujours groupes armés et narcotrafiquants.

Rien qu’à Puerto Berrio, 116 corps non-identifiés ont été retrouvés. Mais il pourrait y en avoir jusqu’à 700, selon l’UBPD.

Nelly Diaz est venue rechercher dans ce port fluvial le corps de son mari Jose Jesus Cubillos, enlevé début 2002 par des guérilleros avec cinq autres paysans d’un village voisin. On ne l’a plus jamais revu. Mais quelqu’un lui a dit qu’un combattant de la guérilla, exhibant six montres à son bras, s’était vanté d’avoir abattu les six hommes.

L’institutrice de 57 ans présume que le corps de son mari a été jeté dans la rivière et que le courant l’a poussé sur des kilomètres. « Il est peut-être ici », lâche-t-elle.

Elle conserve sur son téléphone portable une photo de José. Il avait 42 ans lorsqu’il a été emmené. « Nous nous battons depuis si longtemps, comme si nous avions les yeux bandés, c’est la première fois que (…) l’Etat s’occupe de nous », confie-t-elle.

Pour la directrice de l’UBPD, Luz Marina Monzon, la tradition d' »adopter » les tombes de Puerto Berrio est « un acte d’humanité » qui permet « de donner un sens à l’horreur ».

Pêcheurs de cadavres
Jose Lupo Escobar est un pêcheur de 69 ans qui, de son propre aveu, entretient une relation « amour-haine » avec le fleuve: « pour nous, c’est une source de vie », mais il y a eu une période « très sombre ».

« On trouvait des cadavres flottant là-dessous (…) on arrachait souvent une jambe, une main, parfois une tête » en essayant de les récupérer, ajoute-t-il d’un air de dégoût.

Le Magdalena traverse le centre montagneux de la Colombie avant de jeter dans la mer des Caraïbes. Ses eaux tumultueuses portent la mémoire sanglante de la guerre.

Jairo Mira, ex-paramilitaire avoue, repentant, avoir tué pendant le conflit. Et utilisé la rivière comme « cimetière ».

« Puerto Berrio était devenu à l’époque une zone de guerre », se souvient ce tanneur de 56 ans qui a rejoint, adolescent, les paramilitaires pour combattre les guérillas d’extrême-gauche. Il a passé 17 ans en prison pour le massacre de 30 personnes.

Les cadavres ont commencé à s’accumuler dans le cimetière de La Dolorosa et avec eux est née « une foi très particulière de la communauté » pour les âmes de ces inconnus, explique Ramon Morales, fossoyeur de la ville dans les années 2000.

Blanca, elle, va continuer d’honorer la mémoire de ces morts non-identifiés, avec toujours l’espoir de retrouver les restes de ses enfants. « Ne serait-ce qu’un petit os, un petit doigt, ce serait beaucoup pour nous ».

                                                                                                                Louisa-Carla (coll)

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